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ENTRE MÉRIDA ET ALJUCÉN

ENTRE MÉRIDA ET ALJUCÉN

 

« NON ! Je ne veux pas savoir ! C’est ta vie. Ce n’est plus la mienne »

Il y avait tant de tristesse dans ces mots. Et ça n’avait rien à voir avec les circonstances. Trois jours auparavant, elle lui avait téléphoné pour lui annoncer la mort de son père en lui indiquant la date de l’enterrement. Il lui avait immédiatement proposé son soutient, sans trouver d’autres paroles pour lui dire toute sa compassion. Elle avait refusé tendrement et habilement. Ça faisait huit ans qu’ils étaient séparés après 35 ans de vie communes et deux enfants adorables. C’est lui qui était parti. Ils étaient restés en bons termes, comme on dit. Les enfants faisaient le lien.

Il vivait seul depuis deux ans. Il n’avait plus été amoureux et ne faisait rien pour l’être. Depuis plusieurs années il se disait que la seule femme pour qui il accepterait de quitter cette solitude c’était elle. Elle qui l’avait reconstruit après une enfance pénible, une adolescence folle, une jeunesse mal partie. Il avait fini par se convaincre qu’elle était la seule qui pouvait accepter de l’aimer tel qu’il était : libre et rêveur, acceptant ses absences, son besoin de solitude et sa musique forte ! Elle seule pouvait comprendre ça. Mais comment revenir vers elle ? Elle était pleine de vie. Elle était devenue celle qu’il attendait depuis qu’ils s’étaient séparés.

De son côté elle avait bien cette intuition qu’il cherchait à revenir vers elle. Mais elle avait appris à se méfier de ces intuitions là surtout quand il s’agissait de lui. Il l’avait tellement surprise, si souvent prise à contre pieds,  et fréquemment déçue.

 

Le jour de l’enterrement était un après midi de fin d’hiver, sur la place d’un de ces villages solitaire, à mille mètre d’altitude, où les cloches, d’ailleurs, ne sonnait plus que pour les enterrements. Un de ces villages gris, sans couleur. Il l’avait cherché du regard et leurs regards se sont croisés. Sans personne autour. Juste leurs yeux dans les yeux. Il s’est rapproché d’elle sans la quitter du regard, sans qu’elle ne détourne le sien. Il l’a prise dans ses bras. Puis elle s’est retiré en lui disant : « il t’aimait beaucoup ».

  • Moi aussi, tu le sais.

Un silence, puis il a poursuivit

  • Dis moi si t’as besoin de quelque chose, de l’aide pour la suite…
  • Merci

Encore un silence, des sourires. Puis elle s’est retournée vers le reste de la foule amassée devant le portique de l’église, comme pour chercher quelque chose, quelqu’un d’autre. Un homme, la cinquantaine comme lui, grand, bien mis, avec une cravate sombre, à l’allure sportive s’est rapproché d’eux en la prenant par la main. Et c’est à ce moment là qu’elle lui a dit : « Je veux te présenter… ». Il l’a coupé dans cette phrase en regardant leurs mains enlassées : « Non ! Je ne veux pas savoir ! C’est ta vie. Ce n’est plus la mienne. » Et il s’est retourné. Il s’est écarté de la foule. Il est allé jusqu’ à sa voiture, laissant sur la place de l’église par ce jour de deuil, toutes ses dernières illusions d’amour et de tendresse.

 

Il a mis la musique à fond et il a roulé jusqu’à l’océan qu’il a atteint au milieu de la nuit, sans sommeil. La pleine lune éclairait une longue plage et les vagues immenses, monotones et bruyantes. Il avait bien son fils parti au bout du monde avec une belle kabyle aux yeux bleus, il avait aussi des amis de toujours mais il se sentait seul. À son âge il savait que la tendresse allait être une denrée rare. Seul le souvenir de celle de sa fille, décédée à l’adolescence, l’aidait à s’en passer. Il s’est mis à pleurer dans cette nuit océane, face au vide, comme il avait pleuré 15 ans auparavant : seul !

Les larmes lui ont apporté leur raison.

Au petit jour il a filé prendre un café et a attendu que le garage d’en face ouvre ses portes. Il a vendu sa voiture. Puis il a marché, les mains dans les poches de son paletot, comme Rimbaud aurait pu le faire, dans la vaste zone d’activité de Biarritz. Des surfeurs rieurs et frais le croisaient en sens inverse. Il est rentré dans un de ces grands magasins d’articles de sports et il a acheté un sac à dos et une tente, quelques vêtements. Il est sorti de la ville ainsi et s’est mis à marcher pour meubler sa tristesse, au départ.

Il a suivi la côte déchiquetée du pays basque. Il a suivi les flèches jaunes du « camino del norte » qui semblaient être là pour lui seul, pour l’emmener vers Saint Jacques de Compstelle, Santiago.

De jour en jour il a senti la liberté et une certaine force l’envahir, l’envelopper. Et il s’y raccrochait.

 

Beaucoup l’ont croisé, avec sa longue barbe grise et son chapeau déchiré. Il n’avait pas de téléphone. Parfois il était suivi par tout un petit groupe, comme un gourou, et il les abandonnait le lendemain ou au bout de quelques jours, quelques heures, pour prendre une autre direction. D’autres le croisent encore. Il marche toujours et encore, en Espagne, sur tous les chemins qui mènent à Santiago. Beaucoup d’ « hospitaleros », ces anges du chemin qui accueillent les marcheurs,  le connaissaient, le gardant avec eux parfois plusieurs jours en échange de son aide dans leur auberge. Il était devenu un personnage du chemin, mi légende, mi fantôme, à peine réel. Beaucoup en parlaient, peu l’avaient vu.

 

Quand je l’ai rencontré, ça faisait déjà 4 ans qu’il marchait sur ces chemins là, les connaissant tous, comme il avait pu aussi apprendre plusieurs langues. Il connaissait tous les chemins d’Espagne qui vont à Santiago sans jamais être rentré dans cette ville.

Nous étions entre Mérida et Aljucén, sur la Via de la Plata, à l’ombre d’un olivier d’Extremadura plusieurs fois centenaire quand je lui ai demandé pourquoi, depuis ce temps, il n’était jamais allé à Santiago. Il m’a répondu ce qui m’a semblé être une évidence :

  • Santiago c’est la fin. Et je déteste les fins !

Et il a éclaté d’un rire qui a résonné sur toutes les pierres du chemin.

 

ENTRE MÉRIDA ET ALJUCÉN
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